L’air de la phoné

> MUSIQUE : Album  format CD « L’Air de la Phoné » à paraître prochainement

En préparation et en enregistrement à la maison des cabossés : « L’Air de la Phoné ». Ce nouvel opus en solo réunit un ensemble de percussions frottées,  les saxophones ténor et baryton ainsi qu’un synthétiseur modulaire analogique, un travail sonore constitué d’air, de poussière et d’entropie.

« L’Air de la Phoné est cette qualité multiple du matériau brut de la parole sans laquelle les mots n’auraient pas de sensation de leur possible figure. »

Pierre Fédida

 


> LIVRE : textes et dessins « L’Air de la phoné » TOME 1 en noir et blanc à paraître prochainement

Dessin et écriture d’une bande dessinée en parallèle de la production du prochain disque. Une critique post-industrielle du grand dispositif excavateur capitaliste, des univers dystopiques confrontés à des visions chamaniques, des machines et automates, l’univers de l’atelier de carrosserie d’un grand père musicien, accidents, machines de Turing, modèles aléatoires et imprévisibles…

Ci-dessous, quelques planches préparatoires :

 


 

L’AIR DE LA PHONÉ

L’air de la phoné est un étrange lieu sursaturé de temps où se pose la désynchronisation musicale en programme, dans la gestuelle des techniques héritées, dans une forme consciente des filtres et des trajectoires d’oscillations qui soufflent à l’oreille ce que tes muses, jadis, décidèrent. Un ordre puis une crise, il y a quelque chose dans l’air… la décision d’en finir, pour enfin essayer de commencer.

Est-ce pourtant possible de te désautomatiser du dispositif automate à l’intérieur de toi ? Pour te rapprocher, dans ta quête d’immanence, de la nature de l’air, d’un mode de l’étant ni vraiment horizontal, ni vraiment vertical ?

Par la friction, d’abord, comme geste archaïque, puis réduction systématique par abrasion, rabotage et effritement, l’archétype du geste musical, l’archétype de la rencontre des lignes, des surfaces et des volumes, devient cet espace liminal du différant, interface des deux objets, deux textures, l’oscillée et l’oscillante. Frottements d’airs et poussières, frottements d’ondes, il y a quelque chose qui te décline, t’incline à la dérive en tablatures granulométriques, fait naître des possibles dans l’espace de l’intermédiaire, entre l’apparence du nouveau et l’ancien ressuscité. Les plaques se chevauchent, s’affaissent, et s’opère alors le glissement des strates tectoniques dans les compositions qui se présentent. Quelque chose de géologique est à l’œuvre dans la musique.

Anamnèse du paysage sonore de l’atelier de mon grand-père, c’est la plongée en ressouvenir du chant des outils, dans la poussière scintillante des tôles bosselées et de la soudure à l’arc. Définitive inscription, et pour la vie, du chant du mégaphone sur la membrane. Accueillir, alors, et de concert, la terreur et la fascination. Puis resynchronisation volontaire et contextualisée cette fois, pour faire émerger dans la musique tes hantises, les combattre et les aimer aussi.

Improvisation comme mise en responsabilité et regard critique sur les logiques de complaisance et la domination, le vouloir sera interrogé, au grand jury, d’abord, dans tes concepts puis invité à la nécessaire constitution d’un corps sonore.

Ces logiques aux multiples permutations font dans cette danse des objets, une chorégraphie à l’apparente désorganisation, une composition complexe de la recherche désirante d’aléas.

L’inconscience sans cesse soumise à la mesure, au calcul et aux promesses de la fabrication de la valeur, est accueillie dans le marbre éclaté de la sérendipité, un air de musique offre la possibilité d’une perspective chaotique afin de trouer la toile de cet air de la phoné dans lequel tu baignes. Improviser est accepter l’échec, l’appeler comme une boussole, c’est à dire marcher sur la ligne de crête entre d’un côté la tentation esthétique, irrémédiable forme de résolution en un ordre maîtrisé, et de l’autre côté la chute volontaire dans la destruction du monde civilisé, un jeu d’équilibriste.

Traversée aveugle, où prend appuis l’état technique, où s’inscrit le contenu signifiant comme repère, sorte de linéaire constitué de petites lanternes déposées le long du chemin, autant de témoins en reliefs d’événements… une errance sans but hormis celui de l’expérience de l’exploration. Mise à nu de l’individu sclérosé, affichage des pulsions qui conduisent parfois au jaillissement du signifiant, abandon dans l’horizontalité de l’écoulement du temps pour qu’émergent, par l’obsession du discours musical, des figures géométriques et tes visages effacés dans les solutions chimiques sursaturées de ton être.

Improvisation, exercice du pouvoir pour jouer et déjouer les stratégies de la soumission au devoir et au paraître, cela reste encore à étudier, pour qu’enfin, par la déhiscence des objets sonores, se libèrent les pollens dans le grand corps-vent, espace liminal du possible dédoublement.

L’air de la phoné, monde sonore renaissant des cendres de ta modernité, nécessaire atmosphère, médium de la propagation de tout objet sonore, une oreille pour écouter le chant de l’air, une autre pour entendre le cri du vent.

Analogie du tas, dépôt sur la membrane des détails d’une parole d’ondine, à l’interface air/eau dans laquelle l’abandon peut enfin avoir lieu. Avoir lieu. Tes tourbillons, ces êtres de néant courent dans le bruit blanc de la rivière, s’offrent et se déposent en tas de grains et brindilles, et constituent entre les parois abruptes de tes rochers, des collectifs métastables annonciateurs du grand froid dans les resserrements invaginés par les cisailles de la vitesse. Parmi les particules de gypses vagabondes, une géologie des corps sonores prend forme et entraîne avec elle la connaissance des sédiments de l’être. L’archéologie du son repose sur une connaissance limitée, une mole d’atomes musiciens ne saurait contenir que le plus infinitésimal répertoire de compositions, dix puissance vingt trois chants et rythmes rocailleux au regard des permutations immensément possibles et chaotiques , l’histoire sonore de l’humanité, éloge du bruit…

Aucune mesure sur la carte, ni azimut, ni alizé pour nous guider. Microphone à la rescousse aujourd’hui, mais aucun compas dans cet océan de courbes, il s’agit juste de naviguer.

Dans le grand dépôt des complaisances, tu sèmes au passage de la bourrasque les cendres d’un énième enregistrement.

Dans les veines calcaires du vivant, toute chose morte se cristallise et les pages se décomposent en tes lettres de fracas renversées aux creux des embruns.

Un tourbillon général.

Entends-tu les nombres de la substance ? Micro-organismes et infinies variations du bruit de fond cosmologique ? Ce visage abstrait de la nuit et la région du zéro ?

Parfois entre deux gestes trop volontaires, ou trop peu, les algorythmes heurtent les strates denses de ton territoire en devenir mais meurtri, assauts de pouvoir sur l’ici et le maintenant, détresse du silence, faute de mieux. Cette incapacité à saisir la poussière de la mémoire, balayée par la fierté irrespirable du capitalisme mondialisé, c’est le terreau de ton requiem, ta danse macabre, ton ôde à l’horizontalité. Musique des sédiments, vaste vivier où rampent les dix-milles êtres attendant ta revenue du fond des âges. Ta pâle faune des limons, boue tourbée, anaérobie acide des hautes pressions, écouter la pluie, le sable et le sel.

Notre paysage sonore en vue axonométrique, il se déploie comme un rêve, l’intelligence avance à reculons, apparaissant par le derrière d’une vision périphérique. La sensation de toute ouverture, la chaleur fragile de la naissance d’un lieu. Les personnages incomplets aux crânes pixélisés grimpent la falaise, par dizaines, les yeux rouges flamboyants. Il fait nuit. Te poser alors sur la crête les dix-mille questions, attendant la venue de ces guerriers marins, orphelins et sans navire ni pirogue. Le sol incandescent des formes d’ondes imbriquées laisse s’échapper quelques fumées, et, marchant sur les ossements, crissaillent et résonnent les strates accumulées. Alors nous pouvons l’entendre, ce bruit sourd des vagues et des fracas depuis l’horizon des événements. Attendre, au lever du jour, le chant des premiers oiseaux, comme une ode aux filles du feu et de la mémoire, gardiennes de l’ordre esthétique et du ciel des idées. Puis entrer en lutte incendiaire au socle des vestiges mélodiques du rythme et de l’harmonie, poussière de civilisation. Contre et tout contre. Expression désynchronisée des objets sonores, archétypes de bois, leurs perspectives dressées à la lune de plâtre se consument dans la raison technique des organisations du langage. Ces vapeurs satellites auxquelles nous nous adossons, glissent sur le paysage de feu, nos masques à gaz emportés par l’activité des proto-industries de la musique, pour que l’oscillation de la flamme et l’onde du vent déposent, au lointain et dans la hantise du lieu froid, les graines et les akènes désespérés, hors la loi et sans morale.

Souffler dans la cendre retrouvée,

l’Air de la Phoné.